Nous n’avons pas besoin de baser notre dialogue sur la paranoïa

L’ambassadeur de France au Brésil, Michel Miraillet, proteste fermement lorsqu’il entend que le gouvernement français a adopté une position « néo-colonialiste » et a défié la « souveraineté brésilienne » - deux termes largement utilisés par l’entourage du président Bolsonaro ces dernières semaines - lors des discussions sur les incendies en Amazonie. "Parfois, on a l’impression que ces personnes ne sont même pas au dix-neuvième siècle", explique le diplomate. "Nous n’avons pas besoin de baser notre dialogue sur la paranoïa."

En poste depuis deux ans, Miraillet est resté publiquement silencieux depuis ce fatidique 22 août -date à laquelle Emmanuel Macron a tweeté à propos de l’incendie dans la forêt amazonienne, provoquant une réponse ferme de Jair Bolsonaro et initiant la crise diplomatique entre les deux pays.

Il y a eu ensuite les insultes à l’encontre de la femme de Macron, Brigitte, et les attaques de Bolsonaro lors de l’Assemblée générale de l’ONU. L’ambassadeur a décidé de parler hier, pour la première fois, au sujet des tensions entre le Brésil et la France. Il s’est montré incisif dans ses déclarations : le gouvernement brésilien a manipulé politiquement l’épisode pour unir ses partisans, Macron n’a pas à s’excuser, la communauté internationale est en désaccord avec les nouvelles positions de l’Itamaraty.

Mais surtout, le partenariat stratégique entre les deux pays ne risque pas de s’effondrer. « Zéro risque », a-t-il dit platement. « Vous ne verrez peut-être pas beaucoup de ministres brésiliens à Paris ni de ministres français à Brasilia. Les présidents ne prendront peut-être pas le thé l’après-midi ensemble, mais ce n’est pas un problème. »

Voici les principaux extraits de l’interview.

Valor : Juste après le discours de Bolsonaro à l’ONU, Macron a déclaré qu’il était
occupé et n’avait pas fait attention. A présent que quelques jours se sont écoulés, quelle interprétation en a fait Paris ?

M. Miraillet : Nous ne nous attendions pas à grand-chose, donc il n’y a pas eu de surprise. C’était
un message de nature nationaliste et adressé à l’électorat de Bolsonaro, mais sans répondre aux vraies questions de savoir comment coopérer sérieusement avec la communauté internationale au sujet des problèmes en Amazonie. Il a fait une nouvelle fois référence à un prétendu colonialisme et à la rhétorique sur la manière dont nous sommes en train de défier la souveraineté de ce pays - le président a dit cela trois fois dans son discours et même des personnes plus expérimentées le répètent. Parfois, nous avons l’impression que ces personnes ne vivent même pas au XIXe siècle.

Valor : Le président Macron et le gouvernement français se sont-ils sentis méprisés ?

M. Miraillet : Il n’y a pas eu d’attaque personnelle dans son discours. Contrairement à ce que nous avons vu à d’autres occasions. Ce genre d’attaque n’est pas coutumier de la diplomatie. Vous pouvez avoir des discussions difficiles, mais sans toucher à des problèmes personnels. Cela est inacceptable. Par ailleurs, ces incidents - et je préférerais ne pas m’étendre sur ce sujet - nous ont permis de mesurer le soutien de la population brésilienne à la France. Avons-nous eu des insultes ? Bien sûr, mais j’ai également été sincèrement touchée par les réactions de personnes, même dans l’avion, qui ont déclaré : "Ne les écoutez pas."

Valor : Au cours des 30 dernières années, le Brésil s’est efforcé de changer son image de
mauvais élève dans le domaine environnemental et a conduit de nombreuses négociations internationales, comme Eco-92 et Rio + 20. Ce leadership est-il mort avec la crise récente ?

M. Miraillet : J’espère que non. La diplomatie brésilienne s’est brillamment distinguée lors de la COP-21 [tenue en 2015 dans la capitale française]. Il n’y aurait pas eu d’accord de Paris sans l’aide du gouvernement brésilien. Une évolution brutale est intervenue depuis. À l’étranger, les gens ne reconnaissent pas le Brésil avec cette nouvelle façon d’être. Le Brésil a des fondations, des chercheurs, un appareil d’État. Ce que l’on ne voit pas, c’est la lumière au bout du tunnel dans les hautes sphères politiques, qui essaient de déformer les faits et les chiffres.

Valor : D’un autre côté, ne voyez-vous pas les raisons pour lesquelles les Brésiliens ont été offensés par les questions françaises sur l’internationalisation de l’Amazonie ?

M. Miraillet : Franchement, je ne le pense pas. Nous, le Président Macron et le gouvernement français, parlons aux personnes du 21ème siècle. Nous n’avons pas soulevé ces questions à un seul moment. Si les gens se sont sentis offensés dans leur fierté nationale, nous en sommes vraiment désolés. Ce n´était pas là le message. Personne ne va envahir l´Amapá. Nous avons résolu les problèmes frontaliers à la fin du XIXe siècle. Nous ne discutons pas en aucune manière de la souveraineté du Brésil. Et nous n’avons pas besoin de baser notre dialogue sur la paranoïa. L’Amazonie est extrêmement importante pour la nature, le changement climatique et la biodiversité.

Valor : Le fait est que Macron abordait au G-7 le sujet des incendies en Amazonie, ainsi que des éventuelles sanctions à l’encontre du pays, sans la présence du Brésil à la réunion.

M. Miraillet : Quelles sanctions ? Aucune sanction n’a été discutée. Et le président [Donald] Trump, lors du sommet, n’a rien mentionné - il aurait certainement été le premier à pointer du doigt. Le président Macron a simplement déclaré que l’accord de Paris avait un lien étroit avec l’Amazonie et que, si les choses continuaient ainsi, nous ne serions pas en mesure de ratifier l’accord Union européenne-Mercosur.

Valor : Il y a eu donc une manipulation politique de cet épisode par le gouvernement brésilien ?

M. Miraillet : Sans doute. C’est un vieux truc : utiliser le nationalisme pour éviter des réponses difficiles.

Valor : Présenté d’une autre façon : n’y a-t-il pas également eu une manipulation politique du gouvernement français, qui doit répondre à ses agriculteurs sur l’accord UE-Mercosur ?

M. Miraillet : Tous les dirigeants doivent faire face à la politique intérieure. La vie est dure. En France, le secteur agricole est encore important et fort. Le ministre [Jean-Yves] Le Drian a rencontré le chancelier Ernesto Araújo à peine cinq jours après le débat au Parlement français sur l’accord UE-Canada. Il a déclaré avoir passé neuf heures à discuter avec les législateurs afin de leur expliquer que leurs opinions étaient basées sur de fausses informations et des analyses faussées. Les gens se méfient du multilatéralisme et du libre-échange. Nous devons éduquer les parlementaires et les associations professionnelles. Ici au Brésil, il y a aussi de la peur chez les producteurs de vin. Les protectionnistes sont des deux côtés.

Valor : Cela signifie que la France n´est pas engagée à 100% dans la ratification de l’accord ?

M. Miraillet : Cela va prendre peut-être encore deux ans pour la mise en œuvre de l’accord. Les Européens sont très préoccupés par la sécurité alimentaire et le respect des engagements pris dans l’Accord de Paris. Si le principal acteur du Mercosur ne remplit pas ces conditions, nous aurons un problème.

Valor : En ce sens, les incendies en Amazonie ne sont-ils pas un bouc émissaire parfait pour le protectionnisme ?

M. Miraillet : Mais après la mention par le Président Macron des incendies en Amazonie, lors du G-7, le gouvernement brésilien a vraiment pris des mesures et a envoyé l’armée…
Encore une fois, l’important dans l’accord UE-Mercosur ce sont les explications et la capacité de convaincre au cours des deux ou trois prochaines années. La politique est une affaire de perception. Nous devons modifier cette perception. Aujourd’hui, l´accord serait en danger.

Valor : Dans quelle mesure cette crise entre Bolsonaro et Macron a-t-elle porté atteinte à la relation France-Brésil ?

M. Miraillet : Zéro.

Valor : Pourquoi ?

M. Miraillet : Les liens entre nos pays vont bien au-delà. Nous avons décidé de créer un partenariat stratégique avec le Brésil. Il existe une coopération importante dans les domaines culturel et éducatif. Nous avons 4 000 Brésiliens qui étudient en France. Les plus grandes entreprises françaises ont décidé d’être ici. Elles investissent au Brésil autant qu’en Chine. Engie a payé 8,6 milliards de dollars pour 90% du TAG. Le Brésil n’était rien pour Total il y a à peine 15 ans et, aujourd´hui, le pays représente 7% de ses réserves. Tous les gouverneurs du Nord-est souhaitent travailler avec l’Agence française de développement (AFD). À long terme, nous avons pleine confiance dans le pays. Lorsque l’économie brésilienne a reculé de 5,7% entre 2014 et 2017, nous avons continué à investir.

Valor : Il n’y a pas d’impact négatif même sur les projets de coopération entre gouvernements ?

M. Miraillet : Vous ne verrez peut-être pas beaucoup de ministres brésiliens à Paris ni de ministres français à Brasilia. Les présidents ne prennent peut-être pas le thé l’après-midi ensemble, mais cela ne pose pas de problème. Notre coopération en matière de défense est très solide, en particulier avec la Marine. Le travail conjoint sur la sécurité des frontières et contre le crime organisé se passe très bien. Les deux parties souhaitent continuer. Il n’y a pas d’effets collatéraux.

Valor : La semaine dernière, la France a lancé une initiative de protection des forêts tropicales sans la participation du Brésil ...

M. Miraillet : Avec l’aide du Chili et de la Colombie, nous avons créé un fonds de 500 millions de dollars pour la protection des forêts tropicales, non seulement en Amazonie, mais également en Afrique. Nous avons invité le gouvernement brésilien à se joindre à nous, mais on nous a dit qu’il n’était pas intéressé.

Valor : Les membres du gouvernement brésilien sont en désaccord sur la manière dont les fonds sont gérés, ils disent que seuls les pays donateurs et les ONG se font entendre, et que cela ressemble à du colonialisme.

M. Miraillet : C’est ce qu’ils disent. Lorsqu’un pays investit un demi-milliard de dollars, il veut savoir comment et où l’argent sera dépensé. Il n’y a pas de repas gratuit.

Valor : Bolsonaro et ses collaborateurs ont déclaré qu’ils seraient disposés à recevoir l’aide française s’il y avait des excuses…

M. Miraillet : [interrompt] Des excuses pour quoi ?

Valor : Pour les déclarations du président Macron ?

Miraillet : Quelles déclarations ? Il n’y a aucune raison à cela. Ne vous attendez pas à quelque chose de ce genre.

Valor : D’après ce que vous dites, les deux pays - gouvernements, entreprises et société civile –sont prêts à préserver un partenariat stratégique, mais les relations à haut niveau entre les autorités sont bloquées.

M. Miraillet : en effet, elles le sont [bloquées]. Malheureusement. Rappelez-vous la relation chaleureuse entre Jacques Chirac et Fernando Henrique Cardoso. Ou Nicolas Sarkozy et Lula. Nous sommes loin de cela. Mais il y a également eu des moments où la relation entre les mandataires était moins passionnée. Pour le moment, nous devons attendre et voir.

Valor : Pouvez-vous simplement éclaircir ce qui s’est réellement passé à l´occasion de la visite du ministre des Affaires étrangères, Jean-Yves Le Drian, qui n’a pas été reçu par Bolsonaro qui a préféré se faire couper les cheveux ?

M. Miraillet : Nous avons entendu parler de l’annulation de la réunion lors de notre rencontre avec le ministre Ernesto Araújo. Ils ont eu un tête-à-tête pendant 35 minutes, après il y a eu lieu une réunion élargie. Le portable d’Araújo a sonné et c´était le président. Le ministre est parti et il est revenu cinq minutes plus tard, affirmant que l’entretien avec Bolsonaro était annulé et qu´il s´en excusait. Ce n’était pas un problème. Nous avons eu une discussion et un déjeuner très productifs à l´Itamaraty. Je me souviens avoir vu sur mon portable un incident impliquant des meurtres et des décapitations dans une prison brésilienne. Je pensais qu’il s’agissait d’une urgence de sécurité publique. Peu après le déjeuner, une assistante m’a montré la coupe de cheveux en direct. Nous étions entre le rire et la consternation. Le vice-président [Hamilton Mourão] a annulé (la réunion). La vie continue.

publié le 31/12/2019

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